• Damien

Une rencontre d'un soir - Syrie

Mis à jour : 11 mai 2019

C’est bientôt la fin. Je suis de retour au Beit Al Wali. L’hôtel de mon arrivée. J’avais terriblement besoin d’une bonne douche chaude. Entre les deux derniers hôtels, sans eau chaude et/ou sans électricité, je ne me suis pas lavé depuis 2 jours.


Nous sommes partis ce matin pour le musée de Tartous, deuxième port côtier syrien.

Il s’agit d’une ancienne église fortifiée qui a été transformée par les Mamelouks en Mosquée. Lors du mandat français, il avait été décidé de la retransformer en Eglise mais la population locale s’y est opposé. Eglise - Mosquée: Oui. Mosquée - Eglise: Non!


A la sortie des français, le président décida alors de la transformer en musée. C’est fermé. On est vendredi mais pas que. Le musée est tout simplement fermé depuis les événements. Nous ne pouvons que faire le tour de cette imposante église fortifiée.


Direction Amrit. Il s’agit d’un comptoir phénicien non loin de notre hôtel. Il commence à pleuvoir.

Voiture garée, nous nous engageons dans un chemin qui semble mener à une ferme dans un premier temps. L’odeur et forte mais je préfère ça que la pollution de la ville.

Un bassin béni se trouve face à la ferme. Au milieu de celui-ci, un temple s’impose et j’imagine facilement me plonger dans ces eaux.


Une centaine de mètres plus loin, nous tombons sur un champs de courses de presque 200 mètres de long que je trouve relativement étroit.

Adel m’indique qu’a priori, il est de la période grecque. Dans le cas contraire, cela remettrait fortement en question la création des jeux olympiques chez les grecques. Les Phéniciens sont antérieurs aux grecques. C’est in problème épineux à priori.

Nous reprenons la route et nos discussions.


J’apprends qu’en 2014 environ 400 000 syriens sont partis du pays. En tout depuis le début des événements, c’est 6 000 000 de syriens sur 23 000 000 qui ont quitté le pays. Certains pour les raisons que nous connaissons et d’autres parce que l’Europe était ouverte. Ou pas! Il est estimé que chaque personne est partis avec environ 10 000$. C’est pas moins de 4 000 000 000$ qui sont partis de l’économie syrienne. C’est pour cette raison que le dollar a connu une hausse important mais pas si énorme par rapport à d’autres pays dans sa situation.

J

e ne sais pas si je vous ai déjà raconté qu’une jeune homme avec qui sa fille tchat depuis plusieurs mois est venu demander sa main.

Elle a demandé de réfléchir. A priori la sanction est tombé.Non. Avant son départ, elle ne savait pas car ils se connaissent peu. Il travaille aux Emirats. Il a appris qu’elle lui a dit non hier.

La mère de Romeo a appelé sa femme pour lui demander de parler et voir s’ils peuvent pas arranger ça. Elle doit passer chez Adel pour discuter. Adel est clair: c’est sa fille qui décide!

Adel 1 - Coutumes 0


#Onaeuchaud

Il m’annonce gentiment que la nuit ou nous avons quitté Alep, l’armée israélienne a bombardé un site iranien. Selon les journaux, c’était un site de préparation nucléaire et selon le régime, une simple base militaire. Ce qui est étonnant, c’est que le matin même, nous devions aller voir la fabrique de savon. Elle se trouve précisément dans la zone bombardée. Adel a eu du nez.


J’en profite pour continuer sur ce sujet et j’apprends qu’effectivement il y aurait des bases iraniennes en Syrie…mais aussi nord-coréenne. Plus précisément, il y aurait eu des bases mais la Syrie a eu des plaintes des autres nations et ainsi stopper cette collaboration. C’est chercher les problèmes quand même sur ce coup ;-)


Nous avons une longue discussion sur les pays arabes et Israel. C’est un échange sur lequel je n’ai pas assez de connaissances donc je préfère prendre de la distance. Le message dominant que m’a fait passer Adel est que Israel est une construction des grandes puissances pour mettre la main sur le proche orient et maintenir cette fragilité.

E

n découle, le sujet d’un monde arabe unis face à des puissances mondiales (USA, Russie, Europe) vient sur la table. Il pense que quelque chose doit être fait mais les personnes au pouvoir voudront difficilement lâcher leurs avantages négociés. C’est donc un sujet complexe. De plus, une telle révolution dans le monde arabe devra se faire avec le peuple. Leur envie de manifester est rapidement opprimée et avec une grande dureté. Ici ce n’est pas la France. Le peuple ne peut pas s’exprimer sans prendre le risque de se faire tuer. C’est une manière de voir les choses qui calme rapidement les plus courageux.

J’insiste encore une fois mais le peuple syrien à une force incroyable. Malgré un contexte encore instable, un exode massif, la dépréciation de sa monnaie… le pays est dans un bon état général.

« C’est ça un pays millénaire! » comme le dit si bien Adel.


#BONNEOUMAUVAISERENCONTRE

A mon arrivée à la frontière, nous avions été aidé par un syrien qui parlait français. Il s’agissait d’un ancien guide nommé Nazem. Il m’avait donné son numéro pour que je l’appelle en arrivant à Damas. J’appelle le numéro. Le type parle pas français. Je le passe à Adel. Une situation cocasse se déroule sous mes yeux alors qu’Aden se gare sur le bas coté de l’autoroute. Ils parlent et j’entends que l’autre au bout du fil ne cesse de parler… ça dure et ça dure! Adel raccroche et me regarde en rigolant. « Tu le connais? Il est comment ce Nazem? ». En fait, il s’agit a priori de quelqu’un de bi-polaire car il ne se souvenait plus de moi mais il se souvenait d’Adel à l’époque ou ils étaient guides. Il pensait que c’était une farce qu’on lui faisait. Que quelqu’un se faisait passer pour Adel.

Sujet clos, j’irai pas chez lui!


#AVORTEMENT

Ici l’avortement est interdit mais il arrive que certaines femmes y fasse appel sous conseil du médecin. Je suis surpris et relativement choqué d’apprendre que l’homme et la femme doivent être d’accord. Une femme seule ne peut pas avorter. Qu’en est-il des femmes abusées ou sans mari?


#EGALITE

Les salaires dans le public sont les mêmes pour les femmes ou les hommes. Je ne suis pas sur que l’égalité aux fonctions soit aussi très importante. J’apprends qu’il y a des femmes députés (10%). Dans ce régime, il y a trois vices présidents dont une femme.


#LAFEMMEESTLAVENIRDELHOMMEvsLHOMMEESTLAVENIRDELAFEMME

Petit cours d’histoire préhistorique enseigné par Adel.

Aux premières apparitions de l’homme, les sociétés étaient matriarcales. C’était la femme qui dominait. C’était elle qui accouchait, qui nourrissait et qui élevait la société. La Déesse mère de la préhistoire était une représentée comme une femme ce qui montre bien cette place de supériorité.

Avec l’arrivée de l’agriculture, l’homme semble avoir pris une nouvelle dimension et un rôle plus spécifique. Son rôle est devenu majeur car il permettait de nourrir les villages. Petit à petit, l’homme est devenu un Dieu. C’est au 4ème millénaire avec le dieu suprême que celui-ci est apparu sous la forme d’un homme.


Il n’y a pas un barrage routier sans que les militaires me donnent leur salutations et le fameux « You’r welcome! ». L’hospitalité et la bienveillance est vraiment caractéristique du peuple syrien. Je vais essayer de partager ça en arrivant en France.


La visite de Maaloula, village perché dans la montagne est une superbe expérience. Il s’agit d’un des derniers villages où l’on parle l’araméen, la langue du Christ. Le village est encaissé au fond d’une vallée. Entouré de massif rocheux faisant penser à la Cappadoce (en plus petit!), le village s’est développé dans un premier temps avec habitations troglodytes puis les maisons sont apparues devant les grottes.

Nous montons à l’église au dessus du village. Elle est sublime. Les pierres blanches, la lumière, les odeurs d’encens…tout est réunis pour s’émerveiller du lieux.

La personne qui s’occupe de l’église nous propose de chanter un psaume en araméen. Sa voie est sublime et elle fait écho dans l’église. J’aurai aimé partager ce moment avec vous…mais filmer aurait gâché l’instant.


Avant de rentrer sur Damas, nous nous arrêtons dans un couvent et empruntons un chemin qui monter au milieu de ses roches. Il y a une sortie scolaire et les enfants profitent de cet endroit pour se détendre. On est vendredi. C’est le weekend.

La route pour Damas est silencieuse. Le voyage est passé si vite.


#ADEL

Adel me pose à l’hôtel, le même que celui de mon arrivée. 30 ans nous séparent mais il ne me l’a pas fait sentir un instant durant ce voyage.

J’ai eu la chance d’avoir quelques guides à travers mais voyages mais il est de loin le plus compétent et le plus instruit de tous. Je ne pourrais pas retenir le nombre incalculable de dates, histoires, anecdotes ou encore blagues qu’il m’a raconté. Je me souviendrai par contre d’un homme qui aime son pays, qui souffre de le voir dans cet état et qui se nourrit de la richesse de ce monde. C’est belle rencontre et qui fut pour moi très enrichissante. Je le remercie de sa sincérité et de son ouverture d’esprit. Je le laisse maintenant rejoindre son fils à la cité U avant de rentrer retrouver sa femme.

Un grand merci Adel.


Une douche chaude!

Quel bonheur de se retrouver au Beit Al Wali pour prendre une bonne douche. J’aime beaucoup cet hôtel.


#GOODNEWS

Je viens de recevoir un message d’un ami qui est en France. Il a vécu ici et à garder des connaissances.


Il a écris à un ami à lui qui est sur Damas. Il lui a dis que je prenne contact avec lui. Je lui écris donc en pensant que le timing sera trop serré. Je pars de Damas demain 15h.

Quelques minutes plus tard, il me répond. Ce soir 20h30 dans un restaurant du quartier! Il me demande ce que j’aime boire (Bière, vin, whisky…). Ma réponse: je ne suis pas compliqué. J’aime tout.

Dernier soir, dernière rencontre…


Le voyage touche à sa fin et j’ai l’impression qu’une belle rencontre se profile. Je pars un peu en avance…pour prendre de la marge dans cette ville que je ne connais pas. En sortant, un bruit de tambours et de trompettes souffle dans la rue. Par curiosité, je me dirige vers la source, entrouvre la porte et je décide de m’engouffrer dans ce couvent de frères. La musique résonne et je reste contemplatif.


Je tourne et retourne dans le quartier pour trouver le restaurant. La copie d’écran que j’avais fait du plan n’est pas bonne…je m’en rends compte après. Au bout d’un moment, un restaurant semble correspondre. La musique est forte. C’est une toute petite ruelle mal éclairée. J’hésite et merde, je rentre. On s’entend pas à l’intérieur. Les gens dansent. Je croise désespérément le regard de tous les gens pour essayer d’avoir une réaction…Que dale! C’est pas ici.


Ça suffit je rentre à l’hôtel pour l’appeler et il m’explique plus facilement le chemin.

Le restaurant est typique mais il y a du monde. Je pense que c’est un endroit branché. Je vois un bras qui se lève et me fait signe. YES!


Par soucis de commodités et de discrétion, je l’appellerai Robert ou R.

Il y a trois heures, ni lui, ni moi, ne connaissions l’existence l’un de l’autre. J’aime ces surprises qui s’offrent à nous dans la vie. J’aime les saisir car ce sont souvent les plus belles. Sans grande difficulté, nous entamons la discussion. D’abord sur la raison de ma venue. Il me dit que j’ai des couilles d’être venu pour faire du tourisme. Il comprends rapidement les raisons et ce que je cherche dans ces voyages. Il a l’air amusé.


Etonnement, il me demande comment est Alep. Il m’explique ne pas y être allé, et ne pas vouloir y retourner pour le moment. Le choc de la guerre est tel, qu’il ne veut pas s’exposer de nouveau à des risques qu’ils n’ont plu à Damas.

Nous nous présentons de façon plus générale pour savoir ce que nous faisons dans la vie, ce que nous aimons, comment nous avons rencontré notre ami en commun… Nous

parlons aussi pas mal de sport.


Nous revenons sur nos activités professionnelles. Il a la chance d’être issus d’une famille industrielle syrienne qui avait bien réussis. La guerre a totalement changée la donne et aujourd’hui ils relancent doucement les business. Il m’explique qu’il a perdu plusieurs usines qui ont été occupées par Daesh. Il a beaucoup d’espoir. Il est resté en Syrie pour le business, pas pour son âme nationaliste. Il m’explique que c’est actuellement très dur mais il s’accroche. Il est confiant.


#FAILLITE

Il me cite l’histoire d’une des plus grandes familles aleppine qui a tout perdu. Un jour, dans un petit restaurant de Damas, il apprend cette histoire terrible d’une grande famille ruinées. Ils avaient 6 grandes usines dans la banlieue d’Alep et venaient de prendre la première franchise Carrefour de Syrie. Un investissement colossal à crédit pour un batiment de milliers de mètres carrés pour un projet d’environ 20 000 000$. Au lieu de payer avec leurs propres deniers, ils avaient fait le choix d’emprunter une grande partie de cette somme. Un mois après le début des événements, ils avaient tout perdu et se sont retrouvés sur la paille. Un crédit colossal et plus un centime en poche. Ils essaient de s’en sortir comme ils peuvent maintenant avec ce modeste restaurant. Une histoire parmi tant d’autres.


La vie quotidienne depuis des années est très dure. Des obus tombaient par dizaines sur Damas depuis la zone rebelle au nord-est. Chaque jour pouvait être le dernier. Les familles s’appelaient pour savoir, selon les dernières heures vécus, s’ils envoyaient les enfants à l’école. Apres concertations, par moment ils décidaient de les envoyer. Quelques heures après, l’école qui appelait pour leur demander de venir les chercher. Les obus tombent dans la cour de recrée… `

A priori, ils suivent l’ensemble de ces attaques sur une application qui permet de savoir ou tombent les bombes.

Robert, sa famille et belle-famille travaille et vit à proximité, dans le même quartier.


#AUMAUVAISMOMENTAUMAUVAISENDROIT

Un jour de bombardement rebelles, sa femme l’a appelé en lui demandant de venir la chercher au boulot. « Je ne peux pas sortir. J’ai trop peur. » Ni une, ni deux à toute vitesse, il va la chercher. Il arrivent chez eux sains et saufs. Ils appellent leur secrétaire, dont la fille était partis en même temps, pour savoir si elle est saine et sauve. Sa secrétaire lui indique qu’ils l’ont appelé pour lui dire qu’elle est blessée. Sa femme se sent rassurée. Quelques minutes plus tard, le père de R rentre du café. Un obus est tombé devant le bureau. Il l’appelle R pour savoir si tout va bien et lui demande le modele de la voiture de la fille de la secrétaire. La femme de R, il donne le modele. Il s’agit de la voiture sur laquelle l’obus est tombé…et a tué deux jeunes filles de 22 ans chacune.

Depuis, la secrétaire n’a pas pu vider la chambre de sa fille, lui parle encore et sors des tenues. J’ai la poitrine serrée. Il me dit ça avec un aplomb qui me glace. Je suis glacé par cette vie qui les transforme et qui leur permet de se dépasser face à l’horreur.


Je me ressers un verre de whisky pour continuer. On a bien attaqué la bouteille.


Qu’est ce que tu penses du régime? Comme Adel, la réponse est claire. Apres avoir fait des études à Washington DC, il est compliqué d’accepter une régime autoritaire, hors de toute démocratie, et avec une corruption profonde.

La question est simplement de savoir si aujourd’hui, un seul partie politique est capable de faire mieux. Il pense que non. C’est donc un choix de dépit mais le meilleur pour son pays. Ce que j’ai du mal à saisir, c’est comment un régime d’opposition pourra un jour se faire connaitre sans disparaitre avant… Depuis le début du siècle, il y a eu 10 coups d’états… L’armée a le pouvoir.


#DISPARITION

Depuis le début des événements, il a perdu 26 collaborateurs qui sont morts ou disparus, que ce soit du coté du gouvernement ou des rebelles.


Il me raconte la disparition de l’un deux. Les dernières nouvelles de celui-ci vivant remontent à un coup de fil passé à Damas. Il avait raccroché en lui disant: « Je me fais contrôler. Je te rappelle quand c’est finis. ». Plus aucune nouvelle depuis. Une méthodologie particulière est adopté par le services du régime. Les gens disparaissent et pendant une semaine, aucune nouvelle n’est donnée. Au bout d’une semaine, ils sont enregistrés dans un fichier national qui indique la prison ou le commissariat de détention. Une, deux, trois semaines après, aucune nouvelle. L’inquiétude monte et des militaires frappent à la porte de la pauvre femme du disparu. Ils viennent lui demander de l’argent…que ça aiderait à le faire sortir. Ce manège durera pendant des mois. Avec ses entrées, Robert apprendra que son employé n’a jamais été enregistré sur le fichier. Il a bien été arrêté mais aucun enregistrement. C’est très mauvais signe. Il a été officieusement assassiné et/ou torturé. Sa pauvre femme a continué à payer des mois et des mois… Un système pourri jusqu’à l’os avec des militaires qui ne respectent rien et s’amusent de la détresse humaine.


Nous continuons à) discuter. C’est un moment très agréable. Nous avons presque finis la bouteille. Il est tant de fumer. Il nous commande deux chichas.


Une homme a coté de nous se leve et nous interpelle gentiment. Ils s’embrassent. Il s’agit d’un ami qui était partis du pays pour travailler et qui revient juste s’installer ici. On parle français. Il est très sympathique.

Apres que son ami soit retourné à sa table, nous continuons à échanger. Notamment de la vie de couple et du mariage, il a une vision très ouverte de ce sujet et c’est interessant de voir des différences de moeurs.


C’est tellement dommage que je n’ai pas pris contact avec R plus tôt. C’est un vrai plaisir de passer la soirée avec lui. Nous buvons, fumons et rigolons.

Il me propose un gros weekend avec quelques jours de fête à Beyrouth, puis quelques jours à Damas avec Marianne. Mis à part par surprise, je pense que la tache ne va pas être simple.


La bouteille de whisky est finie. Je suis rôti. Nous y allons. Impossible de payer, « Ici, c’est l’hospitalité. Tu es chez moi donc tu ne paies pas. ».


Les rues du vieux Damas sont vides et sombres. Je suis seul dans ces rues étroites. Pas plus inquiet que si j’étais à Toulouse.


Il me reste 500 mètres pour m’affaler dans le lit.

Un litre d’eau avant de me coucher. J’ai la tête dans les étoiles.

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© 2017 par Damien Catala

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